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Peut-être parce qu'il a été écrit par une japonnaise pour des japonais, ce roman ne fait pas entrer dans la culture et la civilisation nipponne, avec ce petit rien de pédagogie qui dénature laborieusement les êtres et les choses et vous rappelle en continu que vous êtes en voyage et en plein dépaysement... Ici, le japon, vous y êtes, même si l'action commence aux Etats-Unis. Pas de transition, de gentilles explications. Les repères sont autres, la parole aussi...

Et ce sont les parfums qui prennent le dessus, les odeurs, parfois... On trouve ici le quotidien d'une famille d'expatriés, les liens familiaux et leur expression ordinaire et millimétrée dans les gestes ordinaires de la vie, sous la lumière du plafonnier d'une cuisine qui n'est ni pauvre ni riche. Et s'insinue la nostalgie qui ne dit pas son nom d'une adolescente pour le pays d'origine qu'elle a peu connu, en même temps que la fascination pour Taro, un héros mystérieux et dérangeant, qui échappe à toute tentative de définition, tant il est héros et anti-héros à la fois, lumineux et transparent.

Dans ce livre, on trouve des parfums et des lumières, des paysages japonais qui évoluent et se dessinent par petites touches, d'une époque à une autre, on trouve des maisons dans lesquelles entrer, luxueuses et déjà gagnées par un étrange affaissement... On trouve des jardins, des herbes jaunes... où le souci du luxe voisine avec d'étranges désordres. On trouve des soeurs, des ressemblances et une étrange complicité toute en nuance et en non-dit, des soeurs qui cousent, parlent, mettent au monde des enfants. On trouve un monde qui finit, avec ses pauvres, sa fascination pour l'occident, étrangement constitutive du luxe... et un monde qui s'élève, ni plus beau ni moins glorieux que le précédent, mais pas si heureux que ça, porté juste par la conscience d'avancer. On trouve trois amants qui réinventent l'amour dans un fragile équilibre, et des voix qui se passent le relais dans une construction narrative enchâssée très forte. Il y a l'enfance, le dévouement, l'honneur, la quête de soi, la douleur de se construire et de renoncer.

Peu importe la chronologie, les regards... Sans jamais tout éclairer, le roman nous fait fouiller l'âme et le passé des héros. De Fumiko qui raconte tout et ne dit rien des replis tortueux de ses sentiments, comme on le découvre à la fin. Tout était dit, et nous n'avions rien vu... De Taro, homme fascinant comme pourrait l'être un soleil sombre, et dont une analepse nous livre l'enfance dépenaillée et puante...

Pour tout ça, le roman de Minaé Mizumura mérite le détour, et même plus.